Jo-Duttore

Publié le par Eglantine-Lilas

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Antoine, surnommé « Jo-Duttore » était venu se retirer dans le village où il était né à Santo Piedrachu [1] en Haute Corse. Ce village pas très loin de Corté, longtemps déserté par la jeunesse, avait retrouvé un renouveau lors de l’ouverture des Facultés.

 

Les maisons abandonnées avaient rapidement trouvé acheteurs et respiraient d’une nouvelle vie.

- À chì compra, à chì vende (Il y a toujours des gens pour vendre, d'autres pour acheter) disait-on entre soi.

Antoine avait vu le jour dans les années 1920 et approchait maintenant des quatre-vingt-dix ans qu’il comptait bien fêter avec ses compagnons qu’il retrouvait tous les après-midi au café du village, pour une partie de Scopa (le balai). Ce jeu de cartes d’origine italienne les occupait après la sieste jusqu’à l’heure du souper.

 

Il était parti à vingt ans, faire son service militaire sur le continent, y avait trouvé femme à son goût. Il n’était revenu ici que pour des courts séjours, d’abord avec son épouse, puis petit à petit les séjours s’étaient espacés et ses amis avaient vite compris  que le confort de la maison familiale était trop succinct pour plaire à la « continentale ».

 

De sa vie on ne connaissait que peu de choses car il était très discret, mais comme il arrivait toujours en costume et avec de belles voitures on lui avait donné le sobriquet de « Jo-Duttore ». C’était l’époque ou des jeunes gens corses, partaient sur le continent pour y faire des études de médecin et revenaient fortune faite. Il fallait bien lui inventer une vie à l’Antoine puisque lui n’en parlait pas.

 

Fils unique, il avait hérité de la maison de ses parents située un peu à l’extérieur du village. Pendant de nombreuses années, ses visites furtives, parfois avec l’un de ses enfants, ne lui permettaient guère de s’occuper de sa rénovation jusqu’au jour où les habitants du village eurent la surprise de voir un bataillon d’artisans s’agiter dedans-dehors. 

 

- Era tempu !

 

Eh oui il était temps que l’enfant du village retrouve ses racines. Le déménagement avait suivi et on apprit  que Jo-Duttore avait perdu sa femme il y avait quelques années en arrière et que ces trois enfants s’étaient installés à « l’étranger » comme lui l’avait fait en quittant sa Corse Natale. Certes le départ de ses enfants était différent du sien mais en quelque sorte il avait lui aussi à cette époque, quitté sa terre.

 

Aujourd’hui, entre deux parties de cartes, il se confiait par bribes. Mais ses amis avaient du mal à savoir où était la vérité dans ses propos, parfois ils s’interrogeaient du regard un peu dubitatifs. Ils se disaient même que peut-être il perdait un peu la tête…


- À u bugiardu bona mente. (Au menteur bonne mémoire).


Non Antoine ne mentait pas, du moins pas sciemment, mais quand la mémoire vous quitte, que vous ne vous souvenez pas trop de ce qu’a été votre vie il faut bien se créer… une autre de vie!


- Je ne sais plus trop exactement qui je suis mais j’ai existé. J’ai ri, j’ai pleuré, aimer aussi, travailler certainement, fait peut-être de beaux voyages mais ma mémoire refuse de me restituer ce qui m’est personnel alors je m’adapte aux événements, mélangeant parfois rêve et réalité, informations diverses…


Non Antoine ne mentait pas, juste il racontait à sa façon ….


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[1] Village imaginaire et toutes ressemblances etc …ce récit est une pure fiction !

 

Publié dans Petits-contes-corses

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flipperine 08/09/2013 10:17


je crois  que tous nous nous inventons un jour ou l'autre une nouvelle vie

Eglantine-Lilas 14/09/2013 19:12



 un peu de reve ne fait pas de mal !



fanfan 07/09/2013 16:45


Cela se passe souvent ainsi dans nos villages corses; ensuite on mêl eun peu les rêves et la réalité ... Tant que cela ne fait de mal à personne ...Une belle hisotire

Eglantine-Lilas 07/09/2013 17:56



 c'est très curieux comme j'ai des choses qui reviennent dans ma tete et que j'adapte ensuite..


la Corse pour moi ça été la découverte pendant la guerre et une après guerre pas toujours facile


et puis depuis quelques années plein de petits bonheurs qui reviennent à la surface 


bises



Quichottine 07/09/2013 16:37


C'est vrai que ce n'est pas facile de tout savoir... et s'inventer une vie, n'est-ce pas aussi ce que font les écrivains qui en inventent chaque fois une nouvelle ?


 


Bises et douce soirée, Eglantine.

Eglantine-Lilas 07/09/2013 17:58



 ce qui est déroutant je pense, c'est de voir chez les ainés cette mémoire qui s'en va sur certains sujets ...


bisous et bon dimanche



jill bill 07/09/2013 11:02


Merci mère-grand, c'est mon fils aîné ce jour qui fête sa fin de trentenaire, nous nous voyons tous ce soir au restau... papa/maman qui paient ! Bon W-E aussi, bizzzzzzzzzzzzz JB

Eglantine-Lilas 07/09/2013 17:58



 lol ! bon appétit et tchin tchin !



Marizou 07/09/2013 08:26


Peut-être cachait-il ainsi des moments de sa vie pas très glorieux ?

Eglantine-Lilas 07/09/2013 09:45



 ma réflexion n'allait pas dans ce sens en général ...mais puisque le "réel" nous fuit ...il faut bien
construire un "virtuel " ....



Solange 06/09/2013 20:10


C'est bien d'enjoliver ainsi sa vie.

Eglantine-Lilas 07/09/2013 09:49



 ...pas forcément l'enjoliver ...mais le jour ou ta mémoire te lache que te reste t-il à dire ? 


" sous une historiette" c'est une vraie question qui s'est imposée à moi de façon indirecte....



Le Billet de Michel 06/09/2013 16:49


Un très beau texte sur la vie...les aléas du temps qui passe et parfois les "bugs" de la mémoire.


Bises Eglantine


Michel


 

Eglantine-Lilas 07/09/2013 09:51



 les bugs de la mémoire ....c'est une vraie question ...et sous une histoire que je n'ai pas voulue dramatique
elle me donne à réfléchir...


bisous



Milie Coquille 06/09/2013 16:01


Quelle belle façon de parler de la tête qui s'en va...


Mais non, on ne perd pas la tête, comme pour le reste, on adapte avec ce qu'il nous reste.....


Merci pour ce beau moment très touchant....


Bisous

Eglantine-Lilas 07/09/2013 09:55



 comme toi Milie je crois qu'on "s'adapte" et non pas qu'on invente pour le plaisir d'inventer.


je n'ai pas encore finit ton livre because certaines contraintes de la maison...mais j'adore et je t'assure que ce n'est pas pour te faire plaisir...tu devrais le mettre en vente sur
Amazon 


bises



Monelle 06/09/2013 15:51


Une belle fiction qui raconte bien des histoires semblables et réelles !!!


Bonne fin de journée - bisous



Eglantine-Lilas 15/09/2013 16:02



 les fictions sont souvent près de la réalité ...


bises



jill bill 06/09/2013 15:33


Bonjour Eglantine... Dans ces conditions il faudra faire avec ses dires et après tout qu'importe, il était revenu au pays... comme tant d'autres ici bas partis ailleurs mais revenu finir leurs
jours sur le sol natal, maison de famille ou non...... Bonne fin de semaine, bises, jill

Eglantine-Lilas 07/09/2013 09:57



 tu a raison Jill il faut savoir faire avec et tu as raison apres tout qu'importe ! je partage complètement.
merci pour cette approche


bises