Mots de Tête n°16
Monsieur,
Votre lettre m'est arrivée par erreur et je n'ai pu résister à la curiosité de l'ouvrir je l'avoue.Une impulsion m'a poussée à en lire certains passages, et depuis je les murmure doucement en imaginant que je suis l’élue de votre cœur.
« Je n’ai pas passé un jour sans t’aimer ; je n’ai pas passé une nuit sans te serrer dans mes bras ; je n’ai pas pris une tasse de thé sans maudire la gloire et l’ambition qui me tiennent éloigné de l’âme de ma vie. …. Si je m’éloigne de toi avec la vitesse du torrent du Rhône, c’est pour te revoir plus vite. Si, au milieu de la nuit, je me lève pour travailler, c’est que cela peut avancer de quelques jours l’arrivée de ma douce amie... »
Je ferme les yeux et je me persuade que ces mots me sont destinés. Mon émoi est si grand que je ne peux m’empêcher de poursuivre ma lecture tout en ayant honte de cette curiosité, qui n’est que le besoin de se sentir aimé. Mon cœur s’enflamme et je poursuis :
« Mon âme est triste ; mon cœur est esclave, et mon imagination m’effraie… Tu m’aimes moins ; tu seras consolée. Un jour, tu ne m’aimeras plus ; dis-le-moi ; je saurai au moins mériter le malheur… Adieu, femme, tourment, bonheur, espérance et âme de ma vie, que j’aime, que je crains, qui m’inspire des sentiments tendres qui m’appellent à la Nature, et des mouvements impétueux aussi volcaniques que le tonnerre. Je ne te demande ni amour éternel, ni fidélité, mais seulement… vérité, franchise sans bornes. Le jour où tu dirais «je t’aime moins» sera le dernier de ma vie »
………
« Pardon, âme de ma vie, mon âme est tendue sur de vastes combinaisons. Mon cœur, entièrement occupé par toi, a des craintes qui me rendent malheureux… Je suis ennuyé de ne pas t’appeler par ton nom. J’attends que tu me l’écrives. Adieu ! Ah ! si tu m’aimes moins, tu ne m’auras jamais aimé. Je serais alors bien à plaindre. »
Que ne suis je votre amante, moi j'aurai su vous aimer !
Votre humble servante
Églantine qui a ouvert par erreur, une lettre de Napoléon destinée à Joséphine.